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Interview de Patrick Roux, paru dans l'Esprit du Judo, février 2013

Il y a quelques semaines, l’information devenait officielle : Patrick Roux partait en Russie pour devenir entraîneur ! Pourquoi ? Comment l’une des figures du Judo français, déjà expatriée à Londres sur la dernière olympiade, se retrouvait au cœur du projet « Russie 2.0 » du manager général Ezio Gamba, l’homme qui a donné trois médailles d’or, une d’argent, une de bronze au Judo russe à Londres ? Il fallait le lui demander. Ses réponses, comme toujours, ne manquent pas d’interpeller sur le sens même du projet de haut niveau. Patrick Roux, tel qu’en lui même le Judo l’a fait : déroutant, passionnant et profond.
Et - c’est Ezio Gamba, qui le pense - l’un des meilleurs entraîneurs du moment.
 

Comment avez-vous été contacté par la fédération russe ?
J’étais en France depuis plusieurs mois après mon aventure avec le judo britannique, une période d’analyse et de bilan sportif, notamment avec l’INSEP*, car il est important que les compétences développées puissent servir à d’autres. J’avais d’ailleurs repris un poste de formateur au CREPS de Chatenay-Malabry, une expérience passionnante. C’est une institution qui forme des pédagogues, qui explore la dimension transversale de l’acte éducatif et socialisant, parce que, derrière ça, il y a un enjeu crucial pour la culture : pérenniser la qualité professionnelle des profs et des éducateurs sportifs, ceux qui accompagnent nos enfants, qui font que ça se passe, ou que ça ne passe pas. La Fédération Française de Judo avait aussi souhaité me voir pour participer éventuellement à un projet « culture » qui peut devenir intéressant. Sur le plan du judo, outre une expérience trop vite interrompue avec le Cercle Tissier, je faisais beaucoup de stages et je travaillais avec de jeunes athlètes parce que les compétences ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas ! C’est Ezio Gamba qui m’a contacté en octobre pour me dire qu’il était nommé manager général et qu’il pensait à moi pour ce nouveau projet. On a échangé sur les concepts d’entraînement. Mais, bien sûr, on s’était déjà beaucoup croisé et observé mutuellement.

 

Pourquoi vous a-t-il choisi ?
Il faut le lui demander. Je pense que c’est à travers ces discussions et l’observation du travail que nous faisions en Angleterre qu’il s’est fait son idée. Le point-clé est sans doute notre communauté d’esprit sur l’entraînement : chez lui comme chez moi, le judo est au centre comme facteur principal de la performance. Le reste s’articule autour. Il s’agit de développer les qualités de l’athlète autour de l’efficacité technique et de la maîtrise tactique. Gamba a une excellente analyse de l’activité, il a démontré sur cette olympiade des qualités incroyables de programmation, c’est un rassembleur capable de donner une confiance absolue aux combattants et de convaincre un milieu qui a mis quatre ans à l’accepter, mais c’est surtout, avant tout, quelqu’un qui a le courage, la sincérité et la détermination de mettre en place ce à quoi il croit. En Russie, il fallait le faire ! C’est aussi quelqu’un qui conçoit son boulot comme une grande expérience à vivre. C’est ce qui m’incite à le rejoindre.

 

Qu’allez-vous faire là-bas ?
J’ai encore peu de détails, mais je sais que j’ai une mission d’entraîneur sur les féminines. Je vais trouver des conditions qui vont me permettre de faire ce que j’ai vraiment envie de faire : accompagner des athlètes vers la haute performance. Je rejoins une équipe qui a déjà beaucoup travaillé et des athlètes qui ont très envie d’avancer, avec déjà d’excellentes bases. La performance des Russes à Londres a ouvert une brèche au niveau du judo mondial. Ils ont avancé plus vite que les autres et ce n’est pas fini. Travailler sur les facteurs de coordination, interconnectés avec la dimension tactique, qui alimente la confiance et la force mentale du combattant… La boîte à outils de l’entraînement est très variée et il y a un éventail de choses proprement infini à proposer. On peut aller beaucoup plus loin dans la technique de l’entraînement en mariant tous les aspects. Jusqu’où ? J’ai l’impression que c’est en Russie, avec Ezio Gamba, que je pourrais le plus approfondir la question, sans subir les limites habituelles de la politique ou des rivalités diverses.

Vous êtes un éducateur, un défenseur de la culture judo, pourquoi rester dans le cadre strict de l’entraînement de haut niveau ?
C’est l’idée d’aller au bout des choses qui m’intéresse. J’ai fait plusieurs olympiades comme entraîneur, j’arrive à une époque de ma trajectoire où je peux vraiment donner le maximum à ce niveau. Ce qui m’intéresse, c’est de faire progresser. Ne pas se contenter de l’acquis, faire progresser une athlète dans tous les domaines du jeu. En restant concentré sur l’entraînement, je reste sur ma trajectoire, c’est le prolongement naturel de ma propre pratique. C’est un accomplissement personnel. J’ai l’impression que c’est mon timing et que je suis à ma place. Mais, pour moi, tout cela n’est pas très différent… Enseignement, culture et valeurs de la discipline, entraînement, tout est lié.
 

Vous pouvez préciser ?
Je vais essayer de synthétiser ce que je veux dire en quelques phrases, parce que c’est l’essentiel à mon avis. L’expérience fondamentale du judo, partagée par tous, c’est quand, à travers le langage du corps et de la sensation, tu perçois comme une forme d’unité, de clarté. Quand tout est en place, tu as alors une impression de joie, de confiance. C’est un vécu d’adolescent au départ, le plus souvent. Après, on veut toujours retrouver ça. Moi, je l’associe au talent de mon premier professeur Emile Mazaudier, un excellent pédagogue, engagé, capable de transmettre les bons messages. Ça ma donné une direction pour la vie. Ce que le judo apprend, c’est que le bonheur dépend du travail et d’abord du travail sur soi. Il nous apprend que nous avons la responsabilité de notre équilibre, de notre accomplissement. Qu’on fasse du judo deux fois par semaine ou qu’on cherche à être champion olympique, au fond, c’est la même chose, il faut prendre conscience que c’est l’exigence qui est au cœur du processus. Pour en prendre conscience, il faut juste être éveillé à ça, et de ce point de vue il n’y a pas beaucoup de différence entre un bon entraîneur et un bon professeur. Ce qui est passionnant avec l’expérience de la haute performance, c’est qu’il n’y a aucune échappatoire au verdict. Il faut le faire, c’est la seule vérité. D’ailleurs en allant en Russie pour ça, je n’ai aucune assurance. Mais il n’y a pas de rupture sur le fond : la culture de la performance passe aussi par le travail sur soi et la nécessité de la recherche de l’accomplissement. Parce que pour faire un grand champion, on doit aller vers une logique de libération et d’autonomie, pas de formatage. À la fin, l’enjeu, c’est toujours le bonheur.

 

Pourquoi ne pas être entraîneur en France ?
En France, on ne me l’a pas proposé ! Dans les années 90, j’ai été huit ans entraîneur des juniors et au moment de passer au niveau seniors, les choses ne se sont pas faites. Déjà, il y avait de la concurrence et le relationnel est essentiel dans notre système. Je ne suis pas très bon pour ça. Et puis, ma pensée de l’entraînement était alors très différente. Par exemple je prônais l’individualisation. À l’époque, l’encadrement ne voulait pas en entendre parler, comme de préparation physique spécifique intégrée à laquelle je croyais. Désormais tout cela est intégré. Mais malgré tout, le judo est encore en retard par rapport aux autres sports. Notre expertise de l’entraînement n’est pas encore optimale, pas à la hauteur des moyens que nous avons en France. Et, pour moi, c’est là que la Russie a fait la différence. On s’est félicité de la réussite de nos judokas à Londres, mais la vérité c’est que les Japonais se sont plantés et que ce n’est pas la France qui profite de cette opportunité. Ce n’est pas la France qui fait la perf’, le premier pays à détrôner le Japon aux Jeux. C’est la Russie. On a raté une occasion historique, surtout avec l’équipe féminine que nous avions.  Avec de vrais ingénieurs de la performance, vu la richesse du potentiel français, nous n’aurions pas, aux championnats de France, cette impression de vide dans beaucoup de catégories. Ce n’est pas le niveau des entraîneurs à tout niveau, qui est en cause. Il est même excellent. Ce n’est pas le niveau des profs, ni des athlètes. C’est une question de cohérence générale.  Pour que la machine fonctionne à plein régime, il faut donner à tout le monde l’envie d’échanger les compétences, de communiquer, de définir ensemble des buts, une vision, du rêve même. Il faut créer de l’adhésion. En France, on a un système un peu trop vertical qui aurait besoin de se latéraliser. Du coup, la vision est parfois perdue, les énergies ne se combinent pas. Et parfois même on s’ennuie un peu. Je suis stressé et heureux au démarrage de ce nouveau challenge, car c’est la première fois en tant qu'entraîneur à haut niveau, que vais travailler avec quelqu’un qui force à ce point mon admiration. Si vous êtes dans un système, dans une Fédération petit ou grande, puissante ou pas, ce qui est important, c'est de vivre cette part de rêve, cette tension vers un challenge et pas de se fonctionnariser.

 

La Russie de Poutine pourrait vous décevoir…
Alors je reviendrai en France. Prendre une décision, même difficile j'ai déjà montré que je pouvais le faire... Mais je crois en Ezio Gamba qui a réussi là-bas à établir un système sur des bases très saines, autour de l’idéal olympique. Accompagner des athlètes vers ce but, les aider à aller vers le meilleur, au-delà des barrières et des difficultés culturelles et langagières, faire parler la sensation et le mouvement pour aller vers l’excellence, c’est une expérience universelle. C’est la beauté du sport et du judo.

Recueilli par Emmanuel Charlot et Olivier Remy

*Face à un panel d'entraîneurs et d'experts réunis dans une commission de l'INSEP spécialisée dans la transmission et l'échange des informations et des expériences en lien avec le haut-niveau, Patrick Roux a exposé ses conceptions d'entraînement et leur application lors de sa prise en main de l'équipe nationale britannique de judo préparant les Jeux olympiques de Londres.  Une analyse très intéressante en trois actes à retrouver ici:
http://www.canal-insep.fr/fr/paroles_d_experts/patrick-roux-paroles-dexperts-1-analyse-de-lactivite-1
La trajectoire atypique d’une figure du Judo français
Né en 1962 à Alès, Patrick Roux fut l’élève d’Emile Mazaudier qui l’amena jusqu’au titre de champion de France juniors. Monté à Paris, il travailla avec Kiyoshi Murakami au Stade Français, intégra rapidement l’équipe de France seniors en obtenant sa première grande sélection internationale aux championnats d’Europe de Liège en 1984 (3e). Deux fois champion de France seniors, souvent barré par le grand champion soviétique Tletseri (champion du monde, quatre fois champion d’Europe), il fut cinq fois médaillé européen et champion d’Europe en 1987. Titulaire des Jeux de Séoul en 1988, il finit 5e. Il sera médaillé mondial en 1987 à Essen. Face à lui, des champions de la stature du Coréen Kim Jae Yup, champion du monde et champion olympique, du Japonais Hoskawa, même palmarès. Il fut aussi l’un des rares combattants français à remporter le tournoi de Tokyo. Cet idéaliste qui croit à la force de la culture judo, mais qui est aussi un champion intelligent, réputé pour ses amenées au sol diaboliques, restera un peu en marge du groupe France parce qu’il préférait lire « Les contes des Arts Martiaux » dans l’avion que le dernier « Play-Boy » et répondait au magazine fédéral que son rêve était de bâtir « le Kodokan français » ! À la fin de sa carrière, le combattant réfléchi prit le temps de se former, sortant major du concours externe du professorat de sport et obtenant les félicitations du jury pour son Diplôme d’Etudes Supérieures de l’INSEP. Il devint alors entraîneur national dans les années 90, en charge essentiellement des juniors pendant huit ans, la génération des Douma, Leroy, Benboudaoud, Massina, Bonhomme, Claverie, Yandzi, Demontfaucon, Lemaire et quelques autres. Volontaire pour accompagner ces nouvelles générations, il est finalement écarté du pole des entraîneurs seniors à la fin des années 90. Trop hétérogène, trop atypique pour l’équipe du moment. Il accepte de devenir adjoint au DTN en charge d’une mission culture et transmission à travers laquelle il lancera un fameux « Projet Judo », tout en continuant à s’occuper en privé de quelques combattants, dont Douma et Gagliano. Mais au bout d’une décennie de travail, étouffé par l’inertie de la structure et un sentiment de plus en plus fort de ne plus être en phase avec la fédération française, il en sort avec fracas, et répond à la demande de l’Université de Bath en Angleterre, puis devient rapidement le Head Coach de l’équipe britannique, en 2008, amenant l’équipe britannique jusqu’au seuil d’un formidable réussite avec deux médailles olympiques, pour la première fois depuis 1992. Après Jena-Pierre Gibert au Canada dans les années XX, incarne alors une nouvelle figure, celle d’un formateur français majeur dans un pays important de judo et à un poste clé. Débarqué juste avant les Jeux pour raisons politiques, il était depuis lors revenu en France. Son départ pour la Russie, à 50 ans, est le nouvel épisode d’un parcours expert de plus en plus spectaculaire.